POURQUOI L'ECOLE
DOIT-ELLE CHANGER ?
Pendant vingt ans en psychologie scolaire, j’ai côtoyé, accompagné,
observé des milliers d’enfants, d’enseignants, de parents de milieux
différents (une des écoles dont j’avais la charge avait un taux
de chômage parental de près de 50%)…. J’ai vu se succéder maintes
et maintes réformes… sans résultat probant. Aujourd’hui, comme
il y a 10 ou 20 ans, près de 15 à 20% des enfants ont des difficultés
à l’entrée en 6°…
Ma conviction, née de ma pratique, est celle-ci : c’est
dès le départ que les enfants de milieux démunis doivent trouver
des réponses à leurs difficultés à l’école.
En effet, il faut savoir que, dès les premières années de maternelle,
l’école a des attentes implicites et explicites vis-à-vis des
enfants qu’elle accueille. Attentes sur les plans affectifs (il
doit être globalement sécurisé pour être disponible aux apprentissages),
éducatifs (il doit avoir une « expérience familiale » des règles,
des interdits afin d’accepter aussi ceux de l’école) et enfin
culturels (il doit posséder un bagage lexical et syntaxique qui
lui permette de comprendre très vite ce qui se dit en classe…).
Il apparaît, sur le terrain, que 15 à 20% des enfants de toute
petite et de petite section n’ont pas ces « minima requis », ces
prolégomènes que l’école attend implicitement. Ils sont en inadéquation
avec ce que l’école attend d’eux… C’est aussi ce que confirment
de nombreuses études de psycholinguistes (en particulier, les
travaux d’A. Florin) qui notent que près de 20% d’enfants de maternelle
sont en dehors de la conversation scolaire…
Lorsque, dans la pratique scolaire, on observe un groupe de toute
petite ou de petite section lors de l’écoute d’une lecture de
l’enseignant(e, très vite 2 ou3 enfants par groupe « décrochent
» car ce qu’ils entendent ne fait pas sens : trop de mots entendus,
trop de phrases leur sont étrangers. Ce sont des enfants qui,
chez eux, n’ont pas la chance de bénéficier d’un bain langagier
suffisamment riche : ils n’entendent et n’utilisent pas le langage
qui leur serait nécessaire à l’école.
Dès l’entrée en maternelle, il y a une frange de la population
scolaire qui est en décalage par rapport à ses pairs. Il
est d’ailleurs vraisemblable que ce sont les mêmes que l’on retrouve
avec des difficultés de lecture au CP et à l’entrée en 6°.
Pour savoir lire, pour que la lecture ait de l’intérêt, pour qu’elle
prenne sens très vite, il importe, d’abord, de connaître tous
les mots lus et d’être familiarisé aux structures syntaxiques
utilisées. Quel sens prendrait la lecture de ces lignes si celles-ci
étaient truffées de termes techniques spécifiques inconnus du
lecteur ? Quel intérêt aurait-elle pour celui ou celle qui ne
serait pas familier du vocabulaire utilisé ?
Par ailleurs, ce déficit langagier, culturel ne fait que s’aggraver
tout au long de la scolarité. Plus on « avance » dans les études
plus le niveau d’attente implicite et explicite augmente… pendant
que le milieu culturel familier, lui, reste le même. Comment un
parent démuni peut-il aider un enfant à faire ses devoirs au-delà
du CP-CE1 ? D’autant que, trop souvent, les terminologies utilisées
(en grammaire, par exemple) ne sont plus les mêmes que celles
qui leur avaient été enseignées lors de leur propre scolarité.
Toutes les études montrent l’incidence majeure du niveau culturel
parental sur la réussite des études : si ce sont les enfants d’enseignants
et de professions libérales qui réussissent le mieux à l’école
c’est que le langage, la culture qui sont véhiculés à la maison
sont les mêmes que ceux qu’attend l’école… où ils travaillent.
Il y a là parfaite adéquation…
Pourcentage d’enfants à l’heure ou en avance en 6°
|
Enseignants |
93,9 |
97,3 |
Cadres supérieurs |
91,1 |
94,4 |
Ouvriers non qualifiés |
47,7 |
66,6 |
Inactifs |
49,9 |
57,7 |
|
En
1997, 97,3% d’enfants d’enseignants arrivent à l’heure ou
en avance en 6° pendant que seuls 57,7% d’enfants de milieux
inactifs y parviennent…
(Source : ministère de l’éducation nationale, de l’enseignement
supérieur et de la recherche cité par l’INSEE dans le «
portrait social de la France : 2006 ». |
Ce sont toutes ces observations
qui m’amènent à dire que l’école doit changer. Qu’elle doit, dès
le départ, apporter une réponse aux plus démunis.
QUELLE MATERNELLE ?
C’est donc l’accueil des
2, 3, 4 ans qui doit être fondamentalement modifié. Tous doivent
pouvoir accéder à un langage suffisant, à des compétences qui
vont leur permettre de suivre au mieux un cursus scolaire long
et périlleux.
LA PRIORITE DOIT ALLER AU LANGAGE.
Parce qu’il va permettre d’accéder aux savoirs transmis, parce
qu’il est le précurseur du « savoir lire ». Mais aussi parce qu’il
est le meilleur moyen de s’inscrire dans la société, d’en comprendre
les règles, les codes, d’en saisir toutes les nuances. Un déficit
langagier marginalise… il suffit, pour s’en rendre compte, d’écouter
parler certains adolescents en échec scolaire ou en rupture sociale
pour voir que ce qui leur a d’abord manqué c’est le moyen de s’exprimer,
de se faire comprendre, de se faire entendre… et d’entendre et
de comprendre les autres. L’accès à un langage satisfaisant
a un double objectif : une meilleure réussite scolaire, une meilleure
insertion sociale. Le langage, c’est aussi, dans ce sens, une
réponse à la violence.
SEULS DES GROUPES
RESTREINTS (10, 12 ENFANTS)
peuvent permettre un enrichissement du langage des plus démunis.
A l’heure actuelle avec 20, 25 voire 30 enfants la parole va aux
« sachant déjà parler ». Ce sont eux qui s’expriment, ce qui est
normal : ils utilisent un outil qu’ils maîtrisent parfaitement.
Le langage s’apprend mais, surtout, il se vit : seuls
des groupes limités vont permettre ces interactions.
Ce sera un langage écouté, ce sera un langage utilisé. Toutes
les formes d’échanges seront fournies : histoires, comptines,
chants, théâtre, conversation, description, dialogue, etc… Tous
modes relationnels que l’enfant de milieu culturel favorisé connaît
peu ou prou chez lui au jour le jour.
PAR AILLEURS, LE
GROUPE RESTREINT EST NECESSAIRE AU BESOIN DE SECURITE DU TOUT-PETIT.
Dans ce cadre, la présence, l’accompagnement de l’enseignant(e)
est perçu comme rassurant par l’enfant parce qu’il est proche.
Il peut répondre plus rapidement à ses besoins, à ses demandes…
ce que ne peut faire la meilleure des maîtresses avec 25 enfants.
Petite et moyenne sections doivent être des lieux de transition
: l’enfant passera de la famille à un groupe de 10 ou 12 avant
d’évoluer avec un groupe plus large. Le tout-petit a besoin, de
par sa fragilité physiologique et psychique, d’un accompagnement
de proximité. Il a encore besoin d’une présence forte
de l’adulte : le grand groupe ne permet pas cela. Il
ne s’agit pas de faire du scolaire avant l’heure, ce qui entraînerait
plus précocement encore les effets de déphasage décrits plus haut.
Il importe, au contraire, de préparer le terrain psychique de
l’enfant. On multipliera les activités ludiques : elles sont les
meilleurs vecteurs du développement de l’intelligence. Les neurosciences
nous démontrent aujourd’hui ce que nous ressentions empiriquement
: c’est la diversité des schémas neuronaux qui est le meilleur
garant de processus cognitifs performants. Des activités ludiques
diversifiées vont permettre l’enrichissement des ces « chemins
physiologiques » de l’intelligence. Ils seront d’autant plus
performants qu’ils seront renforcés par le plaisir. Plus
tard, au cours de la scolarité ces « chemins » seront utilisés
aussi pour les apprentissages scolaires… La maternelle proposera
ces jeux… dont l’enfant de milieu culturel modeste ne dispose
pas à la maison.
L'IMPORTANCE DES
ACTIVITES PSYCHOMOTRICES.
Pour la même raison que précédemment : l’enfant apprend,
aussi, par le corps. Par les activités du corps. Il n’est pas
utile, ici, de décrire l’évidence des bienfaits physiques, physiologiques
procurés par une activité corporelle… Mais il faut encore rappeler
que nombre d’enfants, dans des appartements trop exigus, ne peuvent
accéder à ces modes d’expression : le cadre de l’école doit le
leur permettre. L’espace de l’école doit être utilisé dans ce
sens. On sait que nombre de « concepts de base » tels que : au-dessus,
près de, au milieu, etc… très utilisés dans le langage ne sont
véritablement bien intégrés que s’ils sont expérimentés… Et n’oublions
pas que les jeux collectifs sont, aussi, un apprentissage de la
vie sociale et de ses règles…
CONCLUSION
Seule une maternelle totalement différente de celle qui existe
aujourd’hui peut apporter une réelle réponse aux enfants en difficulté.
Ne soyons pas naïfs : elle ne résoudra pas toutes leurs difficultés
mais elle apparaît, aujourd’hui, comme la meilleure réponse possible,
compte tenu de ce que nous observons de l’évolution de l’école
au cours des trois dernières décennies.
